Joanna Lorho

Comment j’ai détesté Saint-Säens.

8 juin

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J’avais lu assez attentivement la partition, mais c’était trompeur, à vrai dire, je ne vois pas encore à la lecture quand ça tombe dans les doigts, ou pas. J’ai vu qu’il n’y avait rien à la clé je me suis dit "facile". Enfin, à l’écoute je voyais bien qu’il y avait des crasses. Je me suis dit "ça va aller". Parce que je l’avais enfin cette place à l’académie, que cette année allait être dédiée à la musique, parce qu’il faut que je progresse, parce que la flûtiste a un super niveau, que je ne voulais pas qu’elle s’ennuie avec moi. Parce que j’aime bien les trucs speed.

Cette année, j’ai tout sous-estimé.
Entre décembre et mai, il y a eu comme une compression du temps, un véritable tunnel. La méga accélération.
Le matin - enfin les matins où j’arrivais à me poser au piano, évidemment trop rares - quand je déployais cette partition tellement longue que j’arrivais même pas à trouver un moyen de tout faire tenir sur le piano, quand je m’y mettais, mes mains tremblaient, je reprenais les choses lentement au métronome, je montais le tempo, je jurais, en rythme, j’y arrivais, j’y arrivais plus... Les semaines passaient parfois et quelques mesures à peine acquises...

Ce tempo, ce tempo en fait est infernal.
Plus les semaines passaient, plus j’oscillais entre plaisir, obstination, colère, découragement, stupeur...
J’ai senti mon cerveau endurci, incapable, j’ai senti que l’info ne pouvait plus rentrer, ne se fixait plus, ma tête était une glaise dense, plus rien ne respirait.
Mes mains raides et butées... les connes !
Je pensais au reste, aux autres partitions, Fauré, Schumann, au crowdfunding, au clip, au disque, au notaire, à mon ordi en panne, aux mails, à la radio, aux dossiers, à mes cours, au logopède que j’ai encore oublié putain, à l’heure qui tourne, et cette putain de phrase qui rentre pas !
J’ai détesté Saint-Saëns, mais qu’est-ce qu’il a contre les pianistes pour écrire des horreurs pareilles !
Et oui évidemment, quand ça allait parfois, ça faisait du bien. J’évaluais les passages en chantier... Je me disais, ça va aller...

C’était l’exemple flagrant pourtant.

Quel orgueil, vouloir réussir en y étant si peu.
Vouloir faire de la musique, de la musique pour soi, de la musique classique, être prof, mère, s’engager dans un crowdfunding, sortir un disque, annoncer un clip.
Ahah, et mourir de pas y arriver.
Voir les choses se faire, un peu à moitié, jamais assez, jamais assez posé, jamais entièrement.

Elle est bonne.
J’espère que j’ai appris quelque chose cet hiver.
Parce que j’ai senti un grand vide devant moi dans lequel j’aurai pu absolument tout jeter. Un tableau chaotique dans lequel à peu près plus rien ne faisait sens.
Je gribouillais mon agenda en comptant à quels endroits je pouvais encore caler une "demie" journée de travail, là un dimanche matin, et le soir aussi, en semaine, voilà, là, on devrait y arriver.

Là où les deadlines n’étaient pas négociables, j’y suis allée.

On s’en est bien sorti avec Payne, on a fait des concerts tout à fait honorables.
J’ai passé des entretiens que j’ai remporté.
J’ai à peu près honoré mon crowdfunding( j’ai encore quelques colis qui attendent...)

J’ai replié les 21 pages de la Tarentelle, et on verra, dans une autre vie peut-être. J’ai dit non pour le Fauré, que j’adore pourtant, et je n’ai gardé "que" un petit Schuman, et un petit Tchaïkovsky.

J’ai découvert que dessiner me manquait méchamment, ça ne m’empêche pas de repousser après la rentrée toute velléité qui se situerait du côté de la bande dessinée.

Et le clip, il viendra, j’annonce même pas de deadline. Et tanpis si ça ne colle pas avec les plans promo, c’est comme ça. J’aurai adoré tout balancer dans un timing parfait.
Être jeune, génial et ordonné.
Ahah, bon voilà, c’est trop tard hein. En attendant, j’y retourne.
Le clip il arrive. J’y bosse.

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