Joanna Lorho

LOON PLAGE

14 septembre

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Voilà de quoi fut fait mon été, bercée par le très beau morceau "Loon-plage" de Françoiz Breut. Je ne m’en lasse pas, c’est dire.
2000 dessins plus tard, et des heures que je n’oserai compter en tête à tête avec mon ordi (8 ans et 4 films, il assure le vieux...), voici le clip !

Fantoche

10 septembre

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Nouvelle collaboration cet été avec l’illustratrice Fanny Dreyer, après le clip "L’amour argent" pour Pony DS en 2014, on a travaillé ensemble sur une petite animation pour Fantoche, le Festival International du film d’animation de Baden qui a lieu début septembre.
C’était aussi l’occasion de composer une petite musique sans passer par le piano et c’était plutôt rigolo.

23:32

3 septembre

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Le soleil et la douceur du tissus

24 août

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Je connais les sensations de la plage par coeur. Je suis bretonne, je ne suis jamais partie en vacances, les vacances chez nous, c’était la plage, tous les jours. Je connais la plage des jours maussades, et la plage sous un soleil brûlant, je connais les mers d’huile et les rouleaux puissants, je connais les plages bondées et les plages désertes, le sable sec, le sable mouillé, le sable qui devient humide à mesure que tu fouilles avec ta main. Le sable gorgé d’eau qui finit par engloutir tes pieds, et la mer qui vient lécher tes chevilles. J’ai encore dans le nez les odeurs d’ambre solaire, de mégots refroidis exhumés alors que tu creuses avec ta pelle en plastique, l’odeur du plastique chaud, des beignets à la framboise, et celle sous les parasols, mélange de moisi et de synthétique chaud.
La madeleine qui crisse sous la dent et ta mère qui te tartine de crème en t’exfoliant au passage, le vêtement qui colle à tes jambes humides au moment de partir, et ce sable qui vient irriter une ultime fois ta peau qui s’est pris soleil, sel, mer, soleil, sel mer… Un jour j’ai dit « maman, je voudrais des plages en bitume ».

Mais les plus gros désaccords ont porté sur les vêtements. Dans les années 80 on laissait encore cramer les petits au soleil, ma mère a vaguement essayé d’instaurer les tee-shirts et le chapeau pour protéger nos peaux laiteuses…mais aller se baigner habillé, c’était la punition. Lasse de trouver ça en tas au bord de l’eau, voire flottant dans la marée montante, elle a laissé tomber. Mauvais exemple qu’elle était de toutes façons, à se paner seins nus en plein soleil.

Je portais donc des petits maillots de bain bouffants, à fleurs, avec des petits noeuds. Le genre de chose que seules les mamans trouvent mignon. Toi tu exècres ce truc qui quitte tes fesses à chaque fois que tu plonges et qui par contre retient la moitié de la mer dans son tissus chaque fois que tu sors de l’eau. Je me rappelle l’humiliation cuisante par deux garçons (que j’aimais en secret évidemment) qui m’avaient tapé le cul en faisant jaillir la flotte coincée dans mon slip.

À 7 ans, à moitié motivée par le besoin de montrer que je grandissais, mais surtout par pudeur, j’ai réclamé un maillot une pièce. Celui qui couvre le ventre et les seins. Ma mère m’a dit « boh, t’as rien à cacher ! ». De fait, je n’avais pas l’once d’un début de poitrine, si c’est ça dont elle voulait parler, (ça allait encore durer 10 ans), mais j’avais pris conscience que j’avais du ventre (Ca aussi ça allait encore durer 10 ans). Et puis, j’en avais vu un qui me plaisait beaucoup, bleu, avec un message blanc, un truc avec « sun » ou « beach »…

À peine négocié cette nouvelle surface, surgit la pré-adolescence et la mode des bikinis. Sur la côte sud de la Bretagne tout du moins. D’abord sur des jeunes femmes bien gaulées, et puis sur les plus vieilles, puis les vieilles, et puis…les enfants. (Sauf ma mère, toujours seins nus, le maillot roulé sur la taille.)
Et donc, je réclame un bikini. C’est pas que ça me plaît, c’est que c’est comme ça, mes copines commencent à porter des bikinis, j’ai pas envie d’avoir l’air d’un bébé en portant un maillot une pièce, celui qui, pourtant était quelques temps plus tôt, le vêtement portés…par les femmes justement. Bref. De toutes façons, je ne me trouve vraiment pas très jolie en maillot une pièce et donc en bikini ça sera forcément mieux parce qu’on a vu que les filles en bikinis, c’est des bombes. Ma mère me dit « T’en mettras un quand tu auras des seins ». Argument totalement inacceptable parce que je vois bien que ça ne va pas venir comme ça en une semaine (j’aimerai bien), et l’été, au mieux, ça dure deux mois, donc il y a désaccord. Total. Heureusement, mes copines me passent leurs bikinis trop petits, et tout ça me rapproche du jour où j’aurai des seins. Je ne raconte pas toutes les fois où j’ai exhibé malgré moi deux triangles blancs crème pointé de tétons en sortant de l’eau, le maillot que rien ne retient remonté jusque sous la gorge, et son inverse valable pour toute tentative de plongeon. Non je n’étais pas très heureuse en bikini, mais bon, pourquoi commencer à remettre en question un truc que j’avais si ardemment obtenu ?

À la porte vient toquer l’adolescence, j’avais prévu qu’elle me transformerait en sirène bien gaulée et super bronzée. Bon. Je vois le truc arriver, à priori c’est pas tout à fait ça.
Derrière la porte, il y a aussi les mecs. On ne va plus à la plage pour nager, ou enterrer son petit cousin. On ne va définitivement plus à la plage avec sa mère non plus.
On est au lycée et là, ma copine, la blonde à grosse poitrine dit « eh, et si on allait tous se baigner à la cale ? » les copains font « Oh ouais !! », toi, tu penses à ton bide, tes poils, ta peau blanche et pleine de bleus, et tu ne préfèrerai pas que Johnny, que tu reluques depuis ta seconde B, te voie là tout de suite comme ça. En fait t’as d’autres atouts tu penses, mais ça ne se joue pas sur la plage. Bref.
C’est la merde. J’aimerais bien me désaper nonchalamment et courir au milieu des mecs en caleçons jusqu’à la mer mais putain, je suis ULTRA complexée, impossible. Je me met le cul sur une serviette et je roule une cigarette.

Après ça je suis partie faire des études, je n’ai plus jamais pris un coup de soleil de ma vie.
Même aujourd’hui où je me sens tout à fait apte à montrer un certain pourcentage de mon corps en public sans ressentir trop de complexes, (vieillissante, je suis capable de faire le bilan de ce que je n’aurai pas eu, et bon c’est pas bien grave), je continue de trouver dans les maillots de bains en général un sentiment d’inconfort certain. A-t-on beaucoup d’alternatives ?

En y pensant, j’en avais trouvé une.
Les meilleures sensations sont celles que j’avais en me couvrant de ma serviette de plage, pour me sécher, pour me protéger du vent, ou du soleil. Pour me reposer aussi d’exposer mon corps. Être enveloppée m’apportait un sentiment de sécurité.

Ce n’est pas pour rien que dans « Echos », après avoir « manqué de me noyer », je me dessine enveloppée des pieds à la tête.
Ce que j’aimais par dessus tout gamine, c’était m’envelopper dans un paréo de ma mère, un tissus léger qui ne donnait pas chaud mais qui protégeait de la morsure du soleil. Et puis ça sentait bon ma mère.
Je me sentais super bien dans ce tissus doux, allongée sur la sable chauffé, je pouvais rabattre le tissus pour protéger mes yeux. Je prenais une pause à travers tous ces corps, tous ces gens, tous ces bruits. (L’autre alternative était d’aller s’immerger dans la mer, mais je me suis déjà largement étalée sur le sujet je pense.)

Chaque jour en sortant de ma douche, je refais ce geste, je m’enveloppe.
Et si je me baigne sur la côte je le fais, toujours. Je me couvre parce que c’est la sensation que je préfère. Et je suis en train de transmettre ce plaisir à mes enfants.




Payne @ musique(s) de cour

25 juillet

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Ce week-end P A Y N E jouait en duo dans une petite cour bruxelloise verdoyante.
Le projet accueille chaque mois (pendant les mois cléments) un musicien ou un projet différent, et une trentaine de paire d’oreilles particulièrement attentives.
Très chouette.
Quelques photos ©fabonthemoon

Portrait par Anne-Lise Remacle

25 juillet

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SOURCE : musiquesdecour.tumblr.com

Joanna Lorho illustre. Récemment, pour le sensible et collectif ‘Échos’ publié à l’Employé du Moi, elle faisait ressurgir l’enfance dans les entrailles d’un poisson qu’on découpe, dans les traits d’une grand-mère désireuse de transmettre les beaux gestes.

Joanna Lorho anime. Dans son court-métrage Kijé, qui a mené son bout de chemin en festivals, un homme esseulé de la ville se laisse happer toute une nuit par une cohorte de personnages et leurs insolites rituels. C’est déjà sa propre musique qui crée les échos.

Joanna joue du piano et chante. Petite, elle ne s’est pas laissé démonter par un tyran à moustache peu conscient de sa passion naissante pour les touches noires et blanches. Elle s’est accrochée au « feuilleté du piano », est passée par le Conservatoire. A mis un temps son envie de jouer et chanter en tiroir avant de l’apprivoiser patiemment et de la faire à nouveau scintiller.

Joanna Lorho fait liant de toutes ses pratiques : dans chacun de ces champs des possibles, ses esquisses fines sont autant de brèches d’intimité. De murmures feutrés, en infimes nuances grises, graphite et tempo, à ton lobe.

Celle qui a atteint en 2014 la finale du Concours Circuit sous le nom « Forest Bath » (en trio, avec Stéphane Daubersy et Corentin Dellicour au violoncelle) glisse aujourd’hui Payne dans vos bagages. Un projet qui – comme son nom sibyllin – dit les petites brûlures, offre une portion de son âme et de la tienne à la mélancolie, s’inscrit dans le sillage de ces interprètes qui, comme Antony and the Johnsons ou Joanna Newsom, se laissent enfouir à demi dans la brume du tragique pour faire luire autre chose, gracile et puissant à la fois. S’emparent parfois d’autrefois pour faire davantage résonner aujourd’hui.

Anne-Lise Remacle - juillet 2016

KIJE entretien avec Deuxième Page

25 juin

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SOURCE : www.deuxiemepage.fr

Les animations de Joanna Lorho, la magie à n’en pas douter

Dans son court-métrage d’animation Kijé, la dessinatrice Joanna Lorho parle d’identité, de la rencontre imaginaire avec un autre invisible. En 2015, elle a remporté le prix Format Court au festival Premiers Plans d’Angers pour cette petite production aux grandes aspirations. Nous avons pu interviewer cette jeune femme discrète et évoquer la longue période de tribulations que fut la conception de son film. Récit d’un entretien du premier type.

L’autre est souvent un mystère, notamment l’autre en soi-même. Parfois, pour lui faire face, on est tenté de lui substituer une foule, indistincte et multiple, voire des forces magiques, esprits animaux et autres anges. C’est ce monde de l’enfance, oublié dans les méandres du rêve, que Joanna Lorho a décidé d’explorer dans son œuvre.

En 2006, à côté de ses nombreux autres projets, comme des ateliers de dessins pour enfants et des collaborations à des bandes dessinées, la cinéaste démarre un court-métrage d’animation intitulé Kijé, une évocation de la perte du lien entre civilisation et nature.

KIJE teaser from Joanna Lorho on Vimeo.

La jeune femme se lance seule dans ce projet, avec ses planches et ses crayons pour seuls compagnons : réalisation, scénario, image, montage musique, elle s’occupe de quasiment tout. Mais décide finalement de se faire produire par l’Atelier Graphoui et Zorobabel, et obtient une aide du Centre du cinéma et de l’audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles (Film Lab). Il lui faudra huit ans pour arriver au bout de Kijé.

L’éveil au milieu de la nuit

Le film – de huit minutes – est composé de trois parties, chacune séparée par une courte ellipse. Un homme se réveille au milieu de la nuit dans sa chambre, perdue parmi des immeubles. La ville émerge en silence, comme un environnement charbonneux. Dehors, les forces magiques se mettent à l’œuvre. C’est un cortège d’anges féminins, d’animaux et d’êtres rondouillards blancs comme neige qu’embarque, malgré lui, vers la forêt, le protagoniste une fois dans la rue, casquette et imperméable enfilés. Un petit être fait de bois, tel un Pinocchio réduit à une bûche – avec des bâtons pour membres, une tête, deux yeux ronds et un nez pointu – est porté au ciel par des créatures ailées. Le défilé grossit et dénude l’homme, avant de s’emparer de lui et de l’affubler d’une tête de cerf. Désormais, il fait partie intégrante du rituel qui se déroule sous nos yeux.
Storyboard, Kijé


Storyboard, Kijé. © Joanna Lorho

Dès lors, dans la partie centrale et dans la dernière section du court-métrage, on assiste à l’union cathartique de l’homme-cerf et du petit être de bois, puis à la disparition du monde magique avec l’aurore. L’homme est ensuite de nouveau livré à lui-même. Une épiphanie où la question de la responsabilité individuelle peut prendre forme, tout comme celle, cruciale, de l’identité.

De la difficulté de raconter son film

Le synopsis de Kijé, en apparence simple, laisse planer le mystère :

Au crépuscule, alors que la ville se fige et sombre dans le silence, un homme se retrouve malgré lui pris dans une célébration étrange. Il passe la nuit au cœur d’une foule faite de personnages aussi curieux qu’énigmatiques, qui disparaîtra avant l’aurore.

Joanna Lorho avoue dans le journal de l’élaboration de son film avoir été bien embarrassée pour arriver à fournir ne serait-ce qu’une vague description de son projet : « Je parle plutôt du procédé ou de mes intentions… C’est assez désagréable. »


Kijé. © Joanna Lorho

Il y a en effet une chose que l’on peut dire sur la jeune femme, c’est qu’elle reste perplexe devant l’assurance de certain-e-s. Être sûr-e de soi est un luxe qu’elle ne semble pas octroyer aux autres, ni à elle-même. Son journal de bord est en cela un véritable traité sur l’art de douter de soi, faisant la part belle à ses interrogations quotidiennes. La faute à l’autodidactisme, puisqu’elle a appris sur le tas le métier de l’animation. Huit années de travail harassantes dont elle est sortie épuisée, comme elle nous l’a expliqué : « J’ai été beaucoup soutenue par mes proches, mais la production m’a laissée toute seule assumer le travail, auquel je n’étais pas préparée. »

L’importance de l’inspiration

L’impulsion de départ a été la pièce symphonique de Prokofiev, Lieutenant Kijé. Joanna Lorho n’ayant pu l’utiliser pour son film – muet et évocateur –, et étant pianiste, elle s’est donc chargée de composer sa partition musicale.

Durant notre entretien, alors que nous lui expliquons avoir vu en certains des personnages peuplant son cortège magique une référence à la Renaissance, la dessinatrice nous confie s’être ressourcée un temps auprès des peintures de Jérôme Bosch. Il est vrai que le peintre néerlandais du XVIe siècle est connu pour ses tableaux souvent apocalyptiques – surréalistes avant l’heure –, habités d’êtres étranges et d’humains saisis d’effroi.


Le Jardin des délices, Jérome Bosch, 1504

L’artiste confesse sa frustration devant le rendu de son défilé : « Lorsque je revoie Kijé, je suis déçue de ne pas avoir pu [lui] donner plus d’ampleur », lâche-t-elle, mesurant sans cesse l’écart entre son idée d’origine et les compromis liés à sa mise en œuvre.

Créer un monde magique : le désir tenace de rêver

Lorsque l’on évoque des similitudes avec le film de Hayao Miyazaki, Princesse Mononoké (1997) – à la fin duquel l’ordre magique de la nature disparaît pour laisser place au monde tel que nous le connaissons –, elle nous avoue avoir été insatisfaite de ce dénouement : « C’est peut-être puéril, mais je n’avais pas envie d’être ramenée à la vie réelle. » Elle est ainsi surprise que l’on puisse trouver la fin de son film optimiste, car il ouvre sur un espace de décision et de responsabilité pour l’homme, placé de nouveau devant son destin, aussi solitaire soit-il.
Princess Mononoke, réalisé par Hayao Miyazaki, 2001


Princesse Mononoké, réalisé par Hayao Miyazaki, 2001. © Studio Ghibli

Néanmoins, sans cela, l’ensemble aurait sans doute eu moins de tenue, moins de maturité, alors même que l’esthétique générale de Kijé répond à un style primitif, inachevé, en perpétuel changement. On comprend pourquoi le livret du court évoque Morphée dans Les Métamorphoses d’Ovide. Comme le dieu du rêve protéiforme, le film revêt en lui-même une forme d’indécision salutaire, sinon pour sa créatrice, du moins pour celui qui le regarde.

L’éros dans le sacré

Il découle de cette instabilité une certaine charge érotique, assez subtile et complexe, parce qu’il n’est pas sûr qu’elle ait été pensée comme telle au départ. Joanna Lorho tombe d’accord avec nous lorsque l’on suggère une interprétation érotique du sacré dans le moment d’union entre l’homme-cerf et l’être magique. On assiste en effet à un tourbillon, semblable à une nasse de cheveux s’enroulant et montant en neige qui finit par imploser et se dissiper dans le ciel : « Oui, on ne parle pas assez de la place de l’érotique, de la sensualité dans le religieux », approuve-t-elle.

Toutefois, elle est également déçue de ce moment particulier du film, regrettant de ne pas avoir pu lui donner autant d’amplitude qu’elle l’aurait voulu :

Parfois, tu passes tellement de temps sur des séquences, avec des techniques tellement différentes, bricolées sur le tas… C’est à l’étalonnage (processus d’harmonisation des couleurs d’un film, ndlr) que je me suis rendu compte de la disparité de rendu de mes animations.

La cohérence est dès lors assurée par un univers marqué, entre dessin au crayon, tenant souvent de l’esquisse, et progression inexorable de l’histoire. Celle-ci est rythmée par des épisodes séparés de manière claire, quoique leur signification reste équivoque.

Le fantasme, le genre et la question de l’identité

Il n’y a rien de plus obscur en effet que la signification des songes, le territoire des visions et au-delà, les frontières perméables de l’identité. Il suffit d’un manteau et d’une casquette au personnage principal pour être habillé. Si peu le sépare des animaux et des créatures fantastiques du cortège. Une fois qu’ils le déshabillent, c’est un petit mâle au pénis pendouillant. Sa conversion en homme-cerf transforme la fragilité de l’habit humain, visant à cacher son sexe, en une dignité animale lui masquant le visage. Le regard posé par cette « faune » sur son corps n’est pas aussi dérangeant que celui de ses semblables, répondant à des critères sociaux et moraux. Il est au contraire indulgent, presque protecteur, joyeux, dans cette forêt mythique, où le règne du réel cesse.

Le film oscille ainsi entre la pudeur de montrer son corps et ses désirs, et la liberté de s’affirmer soi-même en tant que force, agissant sur et pour le monde qui nous entoure. Les femmes sont représentées tels des anges avec les seins nus – c’est-à-dire des êtres éthérés aux corps sexués. L’homme, le crâne rond et chauve, est presque un enfant, une forme aux frêles attributs. Pourtant, c’est lui l’être réel.

On pourrait se demander si le fait que le personnage principal ne soit pas une femme est une forme d’autocensure. Il y aurait également lieu de s’interroger sur la portée universelle du film. Et pourtant, c’est peut-être ce qui se joue entre les lignes : comment s’affirmer dans un environnement inhospitalier sans avoir à se travestir ? Faut-il obligatoirement être un homme ou un être magique pour arriver à survivre dans un monde hostile forgé par les hommes ?

Continuer à créer après Kijé

LADYLIKE LILY - Blueland ( Official music video ) from Joanna Lorho on Vimeo.

« Et maintenant ? », lui demande-t-on. « Maintenant, moins je revois Kijé, mieux je me porte. Je me lance dans la création de clips musicaux, dont j’ai commencé à appréhender le format en élaborant celui de Blueland, de l’artiste française Ladylike Lily. Je m’attèle à des projets plus légers et faciles à réaliser, comme la bande dessinée, que j’ai déjà explorée. J’ai donné beaucoup de moi-même durant ces huit ans de travail, que j’ai vécus comme un tunnel. Néanmoins, j’ai toujours besoin de créer. »

Lorsque l’on fait mention d’un article de son blog dans lequel elle fait part de sa difficulté à allier spontanéité du trait initial et finalisations d’un dessin pour en figer l’expression, elle esquive avec modestie :

Quand j’ai des pannes d’inspiration, je reviens aux modèles, animaliers, humains ou imaginaires dans la tradition picturale… Je laisse passer la crise de doute, je m’oblige à être disciplinée dans le travail et puis, au bout d’un moment, le plaisir finit par revenir.

Kijé, lui, a fait son chemin dans de nombreux festivals du monde entier, et continuera sans doute d’interpeler le public. Il donne envie de marcher la nuit dans la ville et de rêver à un autre monde, sans doute plus accueillant. Pourtant, chaque matin, comme le petit bonhomme, nous revenons à la vie quotidienne, et avec elle, aux doutes et au désir de se réaliser.

Nina Hedgsworth - 9 juin 2016