Joanna Lorho

Une parenthèse ?

10 août

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Février 2020, date du dernier post.
Une parenthèse de 30 mois.
Vertigineux.

J’ai essayé de rassembler les quelques trucs qui ont été produits, mais en gros un filet de dessin, quelques concerts, puis bam un covid long avec des conditions de travail merdique puis un gros clash puis un black out. La parenthèse dans la parenthèse, 8 mois de vie confisquée, entre octobre 2021 et mai 2022, j’ai totalement cessé de fonctionner.
Il faut imaginer un truc cramé qui fume encore un peu, déposé dans un fauteuil.

Je ne suis pas encore tout à fait remise, mais aujourd’hui la nouvelle un peu folle c’est qu’on a l’air d’avoir mis le doigt sur un diagnostic. J’aurai besoin de déployer un peu tout ça, mais plus tard, pour le moment, je n’ai pas encore tout saisi. C’est trop frais, c’est trop gros, trop complexe.
Oui il peut y avoir de l’enthousiasme à recevoir un diagnostic, parce que ça fait un moment que je cale et que c’est dur. Que l’errance médicale, à savoir, être face à des gens qui vous imposent seulement ce qu’ils savent et pensent vous soigner en fonction de ce qu’ils vous imposent, sans être foutu·e·s de vous entendre quand tout ça vous semble trop local, insuffisant, voir inopérant, que vous avez la conviction qu’on n’y est pas : c’est plus qu’épuisant - parce qu’on est déjà épuisé·e - c’est au-delà. Mais aujourd’hui j’ai des perspectives, j’apprends et je prends conscience de choses qui font sens. Un nouvel éclairage.
Je crois que je relève un peu la tête, et j’ai besoin de faire une petite mise à jour. Ça va être un peu long fatalement.

Février 2020 :
Après PFC, j’étais gonflée à bloc pour dessiner, j’arrivais à mener un peu tout de front. Pensais-je. J’étais sous traitement depuis 1 an pour calmer mon hypersensibilité, j’étais à peu près jamais à la maison entre l’école, les cours de piano, musique de chambre, la radio... Au fond, la perspective d’un confinement était tentante : souffler, hiberner un peu, faire la grosse pause. À un moment, j’ai naïvement cru qu’on pourrait récupérer un peu... Sauf que le confinement, c’était pas calme du tout. Déjà, la sidération. Processer le bordel. Et puis ça a été le début d’un emballement de fou. Au travail j’ai fais partie des gens qui ont tout fait pour maintenir un contact et une forme de suivi avec les étudiant·e·s. Comme on ne partageait pas tou·te·s cette vocation, je me suis retrouvée assez seule, et ça a pesé fort sur le quotidien. J’ai complètement déchanté. Forcément la crise a jeté une lumière super crue sur des problèmes structurels : inégalités salariales, sexisme, rapport à la santé... Bonjour les dissonances. Et puis il a fallu gérer 24/24h, dans la même vie, deux gosses, 5 et 7 ans, encore un peu trop petits pour être autonomes, un peu paumés, un peu speeds. Et puis mine de rien, j’ai fait ma petite visite de routine en dermato et là on a trouvé un petit cancer de 2 cm carré au milieu de mon dos. Pas bien méchant, mais de nouveau j’ai sous-estimé combien ça m’ébranlait, et tous les ajustements que ça allait demander pour les 2 ans à venir.

Au milieu de ce bordel, j’ai dessiné quelques pages pour le CBAI et j’ai répondu à l’invitation de Déconfetti. J’ai refait un petit set de chansons fâchées au festgnival, et puis je signais un contrat avec l’employé du Moi pour un livre, le découpage étant quasi terminé "y’a plus qu’à dessiner".

Septembre 2020 :
Bon·nes débutant·e·s de la crise covid que nous étions, nous repartons au travail avec toute l’énergie que nous n’avons pas - en tout cas celleux qui avaient tout fait pour tenir le cap jusque là -.
Parallèlement à ça, avec Marzena Sowa on décide de boucler notre projet de livre jeunesse, on est ok sur un story board, "y’a plus qu’à dessiner". C’est aussi ma dernière année de piano à l’académie et je voudrais vraiment en profiter un max, je décide donc de mettre Radiograndpapier entre parenthèse.
Et là BAM ! On se prend un covid familial. On se dit, "bof, ben comme ça c’est fait".
On est pile dans la deuxième vague et on enchaîne avec le deuxième confinement et des tonnes de mesures sanitaires face auxquelles il faut s’adapter, inventer, réviser ses plans... Rien n’est fluide, rien n’est facile au quotidien avec les gamins.
Je ne suis pas du tout en forme. Au bout de quelques temps on va piger que le covid s’éternise, mais le pire c’est que les symptômes vont devenir de plus en plus envahissants. Honnêtement entre octobre 2020 et septembre 2021 je ne sais pas trop ce qui s’est passé, un des principaux symptômes étant un brouillard cérébral carabiné. Toutes les semaines je suis en consultation : dermato, ORL, pneumo, cardio, psy... Tout mes projets sautent, je maintiens comme je peux le travail et la vie de famille. Deux choses chouettes sont arrivées, deux cours improvisés qui rassemblaient des forces vives : le "cluster club" dans lequel je ferai une intervention autour de la tonalité dont je suis assez contente - même si on en a aucune trace - et une "permanence édition" qui continue encore sa petite vie aujourd’hui.

Je sais pas comment je fais un second Déconfetti, je réponds positivement une dernière fois au CBAI et je termine l’aca en piano avec un joli programme.

J’ai pas du tout le moral, je ne vois pas le bout de cet état de demi-vie, j’ai passé l’été à visiter un kiné pour réparer une mâchoire qui déconnait complètement, ça a fini chez l’orthodontiste (affreux) qui m’a fait une attelle (qui m’a coûté un bras) en me répétant je ne sais pas combien de fois qu’il fallait que quelque chose change dans ma vie vu comme je serrais les dents (sans blague).

En Août 2021 : Le soir au moment de m’endormir le stress est total, je ne sais plus comment respirer. C’est de l’hyperventilation, c’est nouveau je vais devoir me faire de la kiné respiratoire. Aussi je suis vraiment affectée par des problèmes de sexisme au boulot, des problèmes de pédagogie aussi, je suis dans un état de saturation maximale, et l’idée de reprendre à la rentrée dans ces conditions me fout les nerfs. L’été a été pourri et moche, nous n’avons pas vu la lumière, nous n’avons pas pris de vacances, pas le fric, pas la force.
Je fonctionne sur je ne sais pas quelle ressource. Et c’est le moment que choisi un homme pour me tomber dessus avec tout son corps et sa grosse voix autoritaire avec des propos sexistes de dingo. Normalement, quelqu’un de normal dans un état normal iel se lève, iel quitte gentiment la pièce, iel va se chercher un verre d’eau ou un café et puis iel laisse le gars déblatérer tout seul sa haine des femmes en postillonnant. Sauf que moi là, Joanna, j’essaie de dialoguer, je suis sidérée par autant de mauvaise foi et/ou d’ignorance, mais en fait je peux pas, je peux plus laisser des mecs dire n’importe quoi comme ça, c’est pas la première fois qu’il raconte de la merde, et puis c’est pas comme si c’était le premier, et donc je me laisse énerver parce que la personne est énervante comme dit si bien Sarah Ahmed :

Quelqu’un dit quelque chose qui vous pose problème. Vous êtes plus tendue ; ça se tend. Entre vous et ça, il est difficile, vraiment, de faire la différence. Vous réagissez, peut-être en pesant vos mots. Vous expliquez pourquoi, à votre avis, ce qui vient d’être dit pose problème. Et vous avez beau vous exprimer avec calme, vous sentez que vous commencez à vous énerver — vous reconnaissez, et c’est frustrant, que vous vous laissez énerver par quelqu’un d’énervant. Dire ce que vous pensez, mettre les choses sur la table, ne fait qu’aggraver la situation. Vous avez créé un problème en déclarant problématique ce qui vient d’être dit. Vous devenez le problème que vous avez créé.

Et je balance une table par terre en criant que j’en ai marre !

Et bien cette énergie là qui s’est déployée pour à la fois balancer une table ( je suis forte en fait !) et crier alors que je dépasse rarement les 23 décibels, eh bien ça m’a semblé extrêmement juste. À ce moment là mon corps a fait un truc qui m’a sûrement un peu sauvée. Parce que putain, mais oui j’en ai tellement marre ! Malheureusement ça ne s’est pas arrêté là, j’étais en état de choc et j’ai pleuré non stop pendant 48h.

Après ça j’ai essayé de continuer à travailler quelques jours, mais je tremblais encore de colère. Et puis il a fallu encaisser le silence qui a régné à partir de ce moment là, là où c’était arrivé. J’ai donné deux petits concerts, au bout du rouleau, tellement fatiguée, anesthésiée.

J’ai pris rdv pour demander 1 semaine d’arrêt de travail et puis quand j’ai fait un peu un récap au médecin, il a un peu ri et il a griffonné un truc sur une feuille il me l’a tendue : j’avais un arrêt de travail de 3 mois sous le nez. Ça m’a paru être une éternité.

Là c’est le black out.

Le médecin m’avait fait faire un test pour évaluer le côté "burn out". Je ne remplissais pas les critères. Mais l’ensemble des thérapeutes ont quand même trouvé ça pratique de dire que c’était un burn out. Un cocktail burn out + covid long pour celleux qui voulaient bien reconnaître qu’il existe des covid longs.
Le point commun aux deux, c’est qu’il n’y a pas de prise en charge pluridisciplinaire. Il n’y a pas de prise en charge tout court. Donc le mot d’ordre c’était : reposez-vous. Ah, et allez voir un·e psy.

J’ai passé l’hiver en état de sidération, une sidération éprouvée par un zombie, donc plutôt une demi sidération paumée dans le brouillard. Et la peur de ne jamais remonter la pente. La peur de ne jamais retrouver de vitalité. Ne pas avoir accès à ce qui m’arrive, ne pas pouvoir comprendre. C’est quoi ce putain de covid long ? C’est quoi le problème ? Se dire que j’ai pas craqué le code, qu’on passe à côté d’un truc, et que je suis en train de passer à côté de ma vie, que je ne devrais pas en chier comme ça. À se demander pourquoi je suis à ce point incapable de dessiner, pourquoi une estime de soi si merdique, pourquoi un tel problème de légitimité, pourquoi tout le temps des emmerdes de santé, à chercher avec les psy, à bien voir que ça ne produit jamais que des petits arrangements. Mais qu’est-ce que je peux faire de plus ?

Je vais passer sur ce printemps qui est encore trop frais et trop douloureux, mais qui a bien contribué lui aussi à l’état de sidération généralisé. Sidération, incompréhension, colère et une bonne blessure narcissique. Là non plus je n’ai pas accès à ce qui m’arrive et ça ne me plaît pas du tout. Ce que je peux en dire c’est que ce chapitre m’a permis d’entrevoir que rien n’avait changé. Que moi non plus je n’avais pas changé. Parce qu’on n’a rien trouvé. J’avais juste réuni suffisamment de force pour revenir au boulot, pour retrouver les choses là ou je les avait quitté, comme je les avais quittées. Et voir ce que ça me coûtait d’être là comme ça.

Mais heureusement que je suis pugnace ! Heureusement je suis têtue ! Et malgré une self estime de merde, je continue de croire que j’ai de bonnes raisons de chercher à comprendre, j’ai de bonnes raisons d’être en colère. Et non je ne suis pas fragile. Non je ne suis pas déprimée, ni frustrée. Et non j’attends pas gentiment que la fatigue passe, parce que ça fait 30 ans qu’elle passe pas. Et ça fait 10 ans que je consulte des psy donc je sais bien que c’est pas une séance de plus ou une séance de moins qui va m’aider à surmonter le bordel. "Vous êtes clairvoyante mademoiselle". Ben je me demande, mais enfin, là j’ai une perspective, quelque chose qui fait sens et avec lequel je vais vraiment pouvoir bosser.

Depuis quelques jours je dessine à nouveau.

La série de brouillons, c’est un bout de récit griffonné... la veille du covid en octobre 2020. Comme par hasard je retombe dessus aujourd’hui.

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