Joanna Lorho

L’année sans Kijé ?

7 octobre

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Il y a 6 ans je terminais Kijé, je n’ai pas validé ce texte sur le moment, mais aujourd’hui je le trouve plutôt juste.

Récapitulons.

J’ai fait mon premier concert, j’ai arrêté de prendre un contraceptif, j’ai découvert une partie du Liban et puis une partie du Québec, j’ai dit oui pour un projet de collectif en bande dessinée, j’ai planché sur un scénario pour un autre projet de bande dessinée, j’ai fait un planning digne de ce nom pour terminer "Kijé" en 2013, j’ai composé de nouvelles choses pour d’autres personne et ça m’a bien plu, j’ai passé quelques heures à enseigner dans une école supérieure d’art, j’ai raconté des conneries à la radio, j’ai moins pleuré je trouve, j’ai envoyé chier mon psy quand il m’a proposé de prendre des anti-dépresseurs et je trouve que j’ai eu raison, je suis tombée enceinte, j’ai passé l’examen médical le plus stressant de ma vie. J’ai ressorti des partitions de Poulenc et de Prokofiev que j’ai abandonné il y a dix ans, en me disant que j’allais enfin les reprendre, mais je n’ose pas à cause des voisins, je ne suis toujours pas retournée écouter un orchestre symphonique, je n’ai toujours pas repris "histoire de la musique occidentale", ni tout les autres livres théoriques que j’ai rassemblé près de mon bureau, je continue de collecter des films sans toujours les regarder, je continue de me demander si j’ai vraiment envie de vivre à Bruxelles. J’ai trois cheveux blancs. J’ai eu trente ans, et avec : Live, un clavier maître et une carte son. Même si ce ne sont pas les idées qui manquent, je n’ai pas encore commencé à bosser avec. Je n’ai toujours pas fait de démo, mais j’aimerai bien refaire quelques concerts. Je prend des notes pour un nouveau projet dont j’ai surtout ... le titre.
J’ai terminé le plus gros de mon film, enfin, ça se sont les producteurs qui le disent parce que j’ai encore de gros doutes. J’ai rendu une 40aine de planches de bande dessinée, par contre. J’ai mis sur papier un projet pédagogique et j’ai eu l’occasion de le défendre deux semaines avant d’accoucher, mais ça n’a rien donné.
Et puis on est passé de deux à trois en quelques minutes sur un canapé.
J’ai découvert que je savais crier, j’ai constaté que mon cerveau était soudainement programmé pour piger du Marie Thirion, mais pas du Roland Barthes, je me suis dit "J’espère que ça va passer", j’ai arrêté d’écouter des disques, je me suis dit "J’espère que ça reviendra". J’ai passé trois mois sans toucher à aucun projet à me demander ce que j’étais capable de faire finalement de ma vie.
Vers la fin je me suis demandée si j’avais même ne serait-ce qu’envie de redémarrer quoique ce soit.

J’ai vu la fin du congé maternité arriver, j’ai envoyé des mails pour dire que je voulais faire ce boulot d’illustration dont on parlait l’hiver dernier, et que je voulais bien retenter un concert avant d’oublier les paroles, j’ai troqué mon agenda papier contre un agenda en ligne, j’ai adoré remonter sur mon vélo, j’ai constaté en revenant à l’atelier que cet endroit m’avait manqué. J’ai repris Kijé, mais avant ça j’ai dit oui pour faire un clip en animation. Comme ça n’était encore pas assez chaud, j’ai dit oui pour dessiner le disque aussi. J’ai arrêté de faire des plannings et je crois que ça n’a rien changé à mon efficacité. J’ai travaillé avec méthode et j’ai même fait un story-board que j’ai respecté. J’ai enfin commencé à jouer sur mon piano en plastique, j’ai répété pour jouer dans des petits endroits remplis de gens attentifs, j’ai expédié un concert devant des gens qui avaient l’air de s’ennuyer, pour apprendre qu’en fait ils avaient aimé.
J’ai remanié pour la enième fois Kijé pour tenter d’en faire quelque chose d’acceptable, j’arrive à admettre qu’il sera très très imparfait, mais ça ne m’empêche pas d’être complètement abattue quand le visionne dans son ensemble. J’ai découvert que maintenant quand j’en ai plein le dos, c’est pas juste une image. J’ai perdu beaucoup de cheveux et je pleure pas mal, mais plus pour les mêmes raisons. Je ris plusieurs minutes par jour avec un humain de 80 cm. 50% de mes discussions comporte le prénom de mon fils, ou le mot enfant, ou bébé... Ca me gêne mais je n’arrive pas à me contrôler. J’ai pris des cuites que je n’ai pas vu venir, normal je bois comme une débutante. Je ne vais plus au cinéma et pour ça, j’envie mes amis sans enfants.
J’ai détesté être à la fois invitée et chroniqueuse mais j’aime bien quand même quand je me rend compte qu’on comprend mon histoire. J’ai fait rire ma mère en redessinant la cuisine de mon enfance. J’ai aimé dédicacer des livres alors que j’ai toujours dit que j’étais contre. J’ai cru mourir de froid cet hiver alors que tout le monde s’accorde pour dire qu’il était plutôt doux. La déprime s’est repointée comme une vieille copine, et je me suis dit "merde, après tout ça, je repars à zéro ?". Je ne sais toujours pas si ma thyroïde part en sucette.
J’ai toujours été contre mais des fois j’aimerai bien la télé là, maintenant tout de suite. Je voudrais bien un jardin aussi, et une maison pour faire de la musique tranquille. Faute de bosser sérieusement Poulenc ou Prokofiev, je relis Satie en me disant "merde même ça je le joue mal". Sinon on a dit qu’on aimerait bien refaire un truc ensemble, ça ne se fait pas, mais vraiment j’aimerai bien. Je n’ai plus rien composé de neuf depuis plus d’un an, et du coup je me demande si c’est déjà fini ? Je pèse moins lourd que dans mes années lycées, mais j’ai une peau toujours aussi ingrate. J’ai réussi à lire quelques livres et j’ai adoré, mais "la dramaturgie" traîne toujours à côté de mon lit. Je continue de me réveiller le matin en me disant "t’as encore trop parlé".
J’ai toujours le statut d’artiste.
J’ai fait 8 minutes d’animation en 5 ans1/2. J’ai fait 4 minutes d’animation en deux mois.
Je commence à connaître le sentiment maintenant, mais quand je termine un truc c’est un peu la fin du monde, et c’est un sentiment tellement désagréable que je me demande si ça vaut vraiment la peine de s’imposer ça.

J’avais la tête dans guidon et je n’ai pas vu arriver la fin de Kijé. Mais c’est terminé.

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